J’ai entamé il y a peu une formation à l’écriture créative. Le premier exercice: décliner une histoire dans quatre styles tout à fait différents. J’ai choisi de travailler un sujet farfelu: l’histoire d’une endive qui s’échappe de l’exploitation agricole où elle a poussé, pour découvrir le vaste monde. L’histoire se décline en conte de fée, en roman noir, en rapport d’un policier-stagiaire et en pièce de théâtre tragicomique. Avec quelques allusions typiquement belges (chicon, notamment!), l’action ayant lieu dans une petite ville hennuyère au sud-ouest de la Belgique.

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1ère déclinaison : Roman noir

Rescapé de l’amer

Brume, crachin, ennui. Trois mots pour résumer une existence. Witloof en avait bavé. Ça on peut le dire. D’abord il avait été enseveli vivant dans un champ humide avec ses semblables. Une immense bâche noire rendait impossible tout contact avec l’extérieur. Sans notion du temps et de l’espace, il lui avait fallu émerger, sortir la tête du laminage de purin qui recouvrait la terre. De la merde bovine. Il s’attendait à être ébloui par un flot de lumière, mais une bâche filtrait le jour et le plongeait la nuit éternelle.

Ils étaient des centaines, des milliers comme lui, dans le noir. Leur dénominateur commun: Dirk. Le vieux Dirk, leur bourreau. Il les avait tous enterrés aux abords de son exploitation agricole quelques jours auparavant. Le bon Dirk, leur nourricier. Il les avait gavé de granulés énergisants qui leur permettaient encore de tenir debout.  Le cruel Dirk, leur assassin. Il les arracherait de la terre avant de les asperger d’eau froide et de les expédier nul ne sait où, nus et transis, entassés dans des caissettes.

Witloof se tourna vers ses compagnons d’infortune. À sa droite se tenait un voisin dont la peau livide avait pris depuis peu une teinte verdâtre. Le symptôme d’un cerveau désormais inhabité. Les yeux hagards de son voisin de gauche fixaient le vide. Il ne tirerait rien de ces deux alliés potentiels. Ni des autres. Il lui faudrait se démerder seul.

Un bruit sourd le sort de sa torpeur. Au loin, un grand fracas mécanique s’approche, suivi d’un nuage sombre et menaçant. Dirk est de retour. Avec nul ne sait quel funeste dessein. Réagir ou mourir. Witloof tente une énième fois de dépêtrer du sol ses pieds entravés par les racines et lambeaux de plastique. L’adrénaline lui donne la force qui lui manquait. Dans un hurlement de douleur, il parvient enfin à s’arracher de son noir linceul. Sous sa peau fripée, une vieille ricane: « C’est peine perdue. ». Qu’elle brûle en enfer.

Un rai de lumière attire son attention. La sortie. Il se fraye un passage dans une fissure de la bâche. La lumière blanche de ce matin d’hiver l’aveugle, il trébuche sur un caillou. Ses pieds écorchés clopinent vers le plus proche refuge, un fossé humide. Juste à temps pour esquiver le passage du monstre de fer, qui n’épargne pas ses semblables. Le diable projette une nuée toxique sur ses damnés victimes. Qui s’abandonnent à sa colère, à bout de forces. Leurs corps accusent le coup, les gouttes agressent leur peau, qui finit par les absorber sans lutter.

Mais Witloof est déjà loin. Il jette un dernier regard derrière lui, vers sa patrie maudite. Witloof est un chicon libre désormais. Derrière lui le nuage d’insecticide disparait. Devant, l’horizon s’étend à perte de vue.

Witloof marche depuis des heures, ses pieds râpent la route. Un chant le sort de sa torpeur. Une voix grésille: « La lumière jaillira, claire et blanche un matin, brusquement devant moi, quelque part en chemin… ». Brel persiste, s’insinue dans sa tête. Le volume augmente progressivement jusqu’à lui briser les tempes. Le radio-réveil. Gotferdomme! Dirk a mal à la tête. Il engloutit une tartine. Avale un café, enfile sa salopette. Monte dans son vieux John Deere. C’est l’heure d’aller pulvériser ses putains de chicons.

 


 

2ème déclinaison : Saynète de théâtre tragicomique

La complainte d’un chicon trop amer

 

— Premier acte: la rébellion —

Noir abyssal. La voix de Witlove émerge dans l’obscurité.

Witlove:

— J’en ai assez!… Ça fait déjà deux, trois… ou quatre semaines, que je croupis dans le noir! Je suis né carotte, certes, mais je ne mourrais pas salade! Il n’en est pas question! Ce n’est pas d’une salade que je rêve. C’est d’une balade. Une longue balade. Découvrir le vaste monde. Rencontrer des gens. Des personnes remuantes. Pas comme mes voisins apathiques! Voir la lumière, le soleil. Marcher, courir, danser, voler!…
Mais mes pieds sont ensevelis sous trente-trois centimètres de terre. Impossible de les bouger. Je n’y vois rien dans ce noir. Et en plus, ça pue le fumier!

Un chicon bouffi:

— C’est toi le fumier! Tu vas la fermer, oui?! Tu nous emmerdes à te plaindre toute la journée.

Une endive amère:

— Fais comme nous, attend ton heure. Pourquoi vouloir bouger? Être immobile, c’est très plaisant.

Witlove:

— Que tu es sotte! En restant immobiles, nous courons tous à notre perte! Vous ne voyez donc rien?

Le chicon bouffi et l’endive amère, à l’unisson:

— Ben non, il fait tout noir

L’endive amère:

— Et on peut pas courir, nos pieds sont figés dans la terre (rires gras)

Witlove, s’adressant à lui-même:

— Je vois, ces profondes ténèbres les aveuglent. Je ne peux décidément compter que sur moi-même.

Le chicon bourru:

— Qu’est-ce qu’il a dit? C’est que je suis dur de la feuille, moi! (rires gras)

 

— Deuxième acte: la fuite —

La lumière se fait, à mesure du son d’une bâche qu’on déchire. On découvre les personnages: trois chicons, plantés dans le sillon terreux d’un champ. Ainsi qu’une mauvaise herbe. Ronflements de tracteur au loin.

Le chicon bourru:

— Malheur, qu’as-tu fait?

Witlove, un lambeau de bâche en main:

— Je nous ai offert la liberté.

L’endive amère:

— Argh! La lumière m’éblouit!

Le chicon bourru:

— J’ai froid à mes feuilles!

Witlove:

— Restez donc ici. Dans votre tombeau. Moi je m’en vais. Direction ma liberté!

Une mauvaise herbe:

— Trop bien! On démarre quand?

Les trois chicons, à l’unisson:

— Mais t’es qui toi? T’es pas comme nous!

La mauvaise herbe:

— Mon nom est Providence. Je vais et je viens, là où le vent me mène. On dit aussi de moi que je suis un parasite, une mauvaise herbe.

Le chicon bourru:

— Providence, tu parles! Quelle chance! Encore une satanée étrangère qui vient manger dans nos écuelles.

L’endive amère:

— On connaît l’histoire par cœur: ça se met sur la mutuelle, ça se fait offrir un trois pièces aux frais de la princesse… Et la facture, c’est pour le contribuable!

Witlove:

— Ça suffit vous deux! Providence. Peu importe d’où tu viens, ce qui compte, c‘est où tu vas. Moi je t’emmène.

Providence:

— Mille mercis mon doux chicon. Hier je filais du mauvais coton. Aujourd’hui me voici doté d’un fidèle compagnon. Allez viens, on s’arrache!

Witlove le chicon et Providence la mauvaise herbe dépêtrent leurs pieds du sol et prennent la fuite.

 

— Troisième acte: le duel —

Witlove et Providence s’éloignent du champ. Le bruit du tracteur se fait de plus en plus proche. Il est enrobé d’un nuage verdâtre et malfaisant.

Witlove, inquiet:

— Ne traîne pas Providence, j’entend une menace qui s’approche

Providence:

— Quel est ce nuage qui entoure cette maudite machine? L’ombre de la mort!

Witlove évite de justesse les projections du nuage:

— Aïe! Attention! C’est du venin!

Providence, aspergée:

— Trop tard. Je suis touchée. Le nuage infiltre ma peau. Ça brûle!… Je me meurs.

Witlove, la gorge nouée:

— Tiens bon! Ne m’abandonne pas. Nous ne sommes qu’au troisième acte de notre histoire…

Providence, dans un dernier souffle:

— Adieu compagnon

Witlove, lui caressant la joue:

— De Providence tu ne tenais que le nom. Ce fut une chance de t’avoir dans mes sillons. Adieu.

Witlove est surpris par Dirk, le fermier, qui pulvérise le champ du haut de son tracteur.

Witlove:

— Glyphosate! Assassin!

Dirk:

— Comment?!

Witlove:

— Monsantiste! Meurtrier!

Dirk:

— Non mais ça va pas? Je fais juste mon boulot moi!

Witlove:

— Ainsi tu vis en tuant la terre? Regarde, tu as empoisonné mon amie!

Dirk:

— Oh, ça? Ce n’est qu’une mauvaise herbe, un parasite qui profite des fertilisants dont j’arrose les…

Witlove, excédé, saisit une motte de terre et vise le front de Dirk:

— Crève, c’est ton tour!

Dirk, touché, mourant:

— Godverdomme, il m’a tué! David s’est retourné contre Goliath! Le monde végétal m’a répudié! Celui des hommes m’a honni. Ô monde hypocrite, tu craches sur l’industrie sous couvert de fertilisants et de permaculture. Crois-tu qu’on puisse nourrir l’Europe avec trois lopins de terre labelisés bio? D’où crois-tu qu’ils proviennent, les légumes peroxydés qui s’étalent dans ton supermarché?… Mais il est trop tard… pour tout ça. J’ai tué la terre et la terre m’a tué.

Witlove:

— Adieu, Dirk. Bourreau des plantes, victime de la crise alimentaire.

Musique de Brel.

 


 

3ème déclinaison : Conte de fées

Le chicon voyageur

Dans un plat pays lointain, il y avait une ferme. Dans cette ferme vivait un géant, Dirk. Il passait ses journées posté à la fenêtre de sa cuisine, qui donnait sur un champ. Les yeux de Dirk ne quittaient jamais ce champ, dont la surface brumeuse était occultée par un grand manteau noir qui peinait à contenir l’air froid et les pluies diluviennes. C’est dans ce champ qu’était retenu prisonnier le peuple opprimé des chicons – ainsi nommait-on les endives dans cette étrange contrée.

Chaque jour, le géant faisait des rondes sur un grand destrier de fer. Il veillait à ce que les chicons ne voient jamais la lumière du jour et de temps à autre, il inondait le champ d’une mixture nauséabonde. À l’ombre du grand manteau noir, les chicons pâles et affaiblis se terraient sous une maigre couche de fumier, craignant de croiser le regard fourbe de leur tyran. Parmi eux, Wittelouf, un jeune chicon, rêvait éperdument de prendre un grand bain de soleil (et de liberté).

L’hiver interminable touchait à sa fin. Alors que le soleil, discret jusqu’à ce jour, perçait timidement la lourde chape de nuages gris, Dirk enfourcha son taureau métallique avec grand fracas et se dirigea vers le champ pour asperger à nouveau ses prisonniers d’une de ses maudites potions. C’en était trop pour Wittelouf, qui se résolut à s’enfuir. Au prix d’un gros effort, il parvint à se détacher du sol et à se dépêtrer du manteau noir. Avant qu’il ne s’enfuie, une vieille endive toute flétrie lui tendit un caillou:

— Prends donc ce cailloux, il te sera utile lorsque le danger menacera ton voyage…

C’est le cœur serré que Wittelouf s’éloignait du champ, la seule maison qu’il n’avait jamais connu. Soudain, au détour d’un amas de terre, il croisa le grand monstre de fer piloté par Dirk. La machine vrombissante se dirigeait droit sur lui, entourée d’une nuée verdâtre qui faisait tomber raides les mouchettes, avec la ferme intention d’écraser Witloof sous ses immenses roues noires. Wittelouf repensa alors au caillou que lui avait offert la vieille. Il le saisit dans sa main et le lança de toutes ses forces vers Dirk le géant. Dans le mille: le moteur toussota et finit par s’enrayer. La machine se stoppa net, à un jet de pierre de l’infortuné chicon, qui poursuivit sa fugue sans demander son reste. Au loin, les jurons du géant s’éloignèrent jusqu’à devenir un faible murmure: « Gotferdommmme! ».

Le chicon marchait depuis plus de deux heures lorsqu’il entendit une douce mélodie s’échapper d’une haie. Il écarta des branches et aperçut un potager constellé de chicons. Non pas des endives amères comme il avait toujours connues. Celles-ci étaient vives et joyeuses. Un jardinier au corps grand et sec, les pouponnait avec délicatesse, en fredonnant des ritournelles. Une dame chicon l’aperçut et lui fit signe de la rejoindre. Wittelouf plongea son regard sur elle. Une longue chevelure blonde s’étendait avec grâce le long de son long manteau blanc nacré. Elle lui rendit un sourire complice:

— Soit le bienvenu dans la royaume de la Perle du Nord.

À cet instant, le chicon sut qu’ils allaient être heureux et qu’ils auraient beaucoup de carottes.

 


 

4ème déclinaison : Rapport d’enquête d’un policier-stagiaire

 

(Compléter les champs manquants ci-dessous. Ne pas oublier de biffer les consignes en italique avant la remise de la version finale du rapport)

Lieu: (indiquer le lieu) Leuze-en-Hainaut

Date: (indiquer la date de remise du rapport) 26 février 2018

Affaire: (indiquer nom de la personne concernée par l’enquête) Van Musselbrug, Dirk / Dossier: (indiquer le numéro de dossier) 254781

RAPPORT D’ENQUÊTE PRÉLIMINAIRE

Nous, (indiquer nom, fonction, matricule, références commissariat), Janeke Vandelinotte, commissaire-stagiaire intérimaire 724C au poste de police locale LH7901, arrondissement Leuze-Belœil, (objet de l’enquête) avons constaté le décès du défunt Dirk Van Musselbrug.

Circonstances (décrire la scène de crime avec précision et concision): le 1er février 2018, ledit Dirk a été retrouvé décédé, enseveli sous 1,5 tonne de glyphosate, provenance Ukraine. Jambe gauche écrasée sous la roue arrière d’un tracteur de marque John Deere 1992, immatriculé ZBV008. Un bien beau modèle, j’ajouterai. Victime préalablement assommée par une motte de terre issue du même champ.

Nottabéné – excusez mon italien – nous notons la disparition d’un chicon sur une rangée voisine, qui n’est pas dû à une fringale de l’enquêtrice. Nous notons également à ce sujet l’épuisement total du stock de Snickers dans le distributeur du commissariat.

Examen légiste: (indiquer les conclusions du médecin): Les causes de la mort sont, respectivement, les suivantes: assommement de la nuque par un objet naturel provenant de la nature, de type motte de terre / sectionnement de la jambe gauche causée par un pneu de près de 2 mètres de diamètre, pression du pneu 0.9kg, lègèrement usés / étouffement par la pression d’1.5 tonne de glyphosate provenant de la benne tractée par l’engin agricole / intoxication alimentaire et respiratoire due au même glyphosate.

Nature du décès: s’il pourrait à première vue s’agir d’un accident de travail, dirigés par notre déduction et les conseils avisés de l’assureur maladie Pazinron, nous préférons envisager la piste de l’assassinat. Au demeurant, l’utilisation d’un projectile nous encourage en ce sens.

Mobile (décrire avec précision les raisons pouvant avoir poussé au meurtre le potentiel assassin): Singsung 8 écran 4.7 oouces water-proof (ne pas confondre mobile de meurtre et téléphone portable) piste en étude: le contentieux opposant Jacques Brol, retraité passionné de jardinage à l’exploitant agricole Dirk VM. Contentieux: épandage intensif de phytosanitaires sur le champ de chicons à Dirk, avec conséquences sur les récoltes du potager de Monsieur Brol.

Renseignements complémentaires: (compléter le rapport avec tout renseignement utile) Les deux parties ont été préalablement entendues (avant le décès de Monsieur Van Musselbrug) à propos d’un différend. Extraits choisis:

— Cachés sous sa bâche je me demande quelle gueule tirent ses chicons avec le traitement qu’il leur fait subir

— Ce vieux fou ne jure que par la permaculture. Comment veux-tu que je termine mes fins de moi avec ses théories à la con. Je suis payé à la tonne, pas avec une retraite d’instituteur communal

(transférer le rapport au parquet pour un complément d’enquête)

 

Crédit illustration: Clarisse Rebotier