De la naissance d’un papa à ses premiers mots, en dix bébélogismes. Exercice de style réalisé dans le cadre de ma formation à l’écriture créative.

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Papa

22 août 2018. J’ai rendez-vous avec ma fille. Je ne sais ni le jour, ni l’heure, mais je serai au rendez-vous! Nous sommes la veille du 23 août, le rideau de la nuit se ferme sur l’insouciance de ma vie d’avant elle. Huit heures de travail plus tard (maman a assuré), cinq poussées d’adrénaline et une flaque de sang froid, te voici. Et me voilà, catapulté dans mon rôle de nouveau papa. Tu respires mal. Pour briser la glace, je bredouille: « Euh… Bravo, ma championne… Ma… Fille », avant que l’ambulance et ses sirènes ne t’embarquent dans le grand hôpital voisin, nous laissant plantés là, médusés, nous tes parents.

Un petit cœur s’agite dans nos poitrines. Ce sentiment étrange, c’est ça être parent? Le pédiatre se tourne vers nous.

Un pneumo-quoi? Te voilà médicalisée, la poitrine percée d’un drain, le poignet d’un cathéter et nos cœurs d’une inquiétude nouvelle. Je murmure, dans tes oreilles vierges de toute pop-érisation musicale, mon répertoire intégral de vieilles chansons scoutes. Brassens, Aufrey, Manau et Sardou veillent sur nous. Trois jours sont passés. Ton régime de glucose et de morphine est enfin levé, remplacé par du bon lait maternel (Maman a assuré, je te l’ai déjà dit?). On quitte l’hôpital à trois. Me voici désormais responsable d’un tout petit être, 24/7, 365/vie. Face à ces nouvelles responsabilités, aucun manuel. Aucune copie de bon élève à recopier. Aucune Bible. Siri ne répond plus. Comment définir un papa? À lui de le définir.

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Embodymanchée

25 août 2018. C’est l’heure. L’heure d’enfiler ton premier body, pour travestir ton petit corps nu et sauvage en celui d’une petite dame bien comme il faut. Et hop, un bras. On a passé du temps en bouclant nos valises pour choisir les plus belles tenues. Wiiiz, le deuxième bras. Ça change tout, d’être habillée. Clip, clip, clip. D’un petit mammifère, tu te transformes en petit bout d’femm… Et Bruuurps! Ton premier vomi a ruiné notre premier essai d’enfilage (et ton plus beau body). C’est pas grave, on en remet un autre. Breummps! Un troisième? Bluuurp! Trois bodys de rechange et vingt-quatre minutes plus tard, te voilà habillée, pour la première multiple fois. Ça change tout, d’être habillée.

Cacastrophe

20 septembre 2018. Cela fait près d’un mois que le Titicaca a fui nos conversations, cédant sa place au Pipicaca. Les langes se tartinent à toutes les sauces, et chacune de tes effusions s’accompagne d’un curieux manège: ton papa et ta maman les acclament avec la verve enthousiaste d’un supporter d’Eden Hazard: « Allez, allez, oui! Oui! Encore… Bravoooooo! ». On songe sérieusement à placer des actions chez Pampers. Comment ils faisaient les anciens, avant les langes? Mais tout n’est pas si rose. Il arrive que suite à une truculente débordante (ou une retentissante remontante, selon les envies de bébé), on se retrouve dans des sales draps, à laver notre linge en famille. Et là, c’est la cacastrophe.

Morvologie

12 octobre 2018. Cinquante nuances de morve. Armés de notre fidèle mouche-bébé, que l’on dégaine au moindre éternuement, on aspire des litres de mucus (note pour moi-même: aspirer, pas souffler). Puis on inspecte. Scrupuleusement. On évalue la couleur avec autant de précision qu’un directeur artistique muni de son nuancier Pantone. Pas de jaune, donc pas de microbes. Ouf. On s’inquiète vite pour ta santé. On tient à toi, bébé.

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: minibard.

Minibard

24 novembre 2018. Ta maman a eu une idée. Une idée généreuse, comme toujours. L’ouverture d’un débit de boissons dans notre chambre (Oui, Madame, notre fille dort encore dans notre lit, et on adore ça! Je vous en pose des questions?). Il s’agit d’un concept unique en son giron. Maman dort torse-nu, ce qui laisse à bébé la tireuse à discrétion. Et pour nous, du sommeil à profusion. Pendant que bébé boit, on scie du bois. Tout le monde y gagne! On a appelé ça le minibard.

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: super papa supère.

Supère

31 décembre 2018. Sur un profil LinkedIn, je suis tombé sur un descriptif de poste nommé « Father » déroulant une floppée de qualités inspirantes: Key responsibilities include coordination with internal and external stakeholders to ensure desired outcomes (good grades, clean hands, saying hello), implementation of cross-channel communication strategies (in person, whatsapp, snapchat), definition of iPad, candies, hamburgers and video games regulation, organisation of events (birthdays, pyjama parties, internships).
L’image fantasmée du super papa est tenace dans mon esprit. Celle d’un papa qui est prévenant, attentif, concentré, inspirant, fort, patient, méthodique, rassurant, stable, enjoué, efficace, qui connait mille chansons qu’il chante d’une voix douce et n’oublie jamais rien… J’ai cherché partout: le supère, ça n’existe pas! J’ai 3,5 mois de sommeil en retard et un nimbus a envahi mon cerveau, embrumant toute forme de discernement ou de proactivité, me dit ta maman. Je ne suis pas parfait, je fais ce que je peux et c’est OK. Puis quand tu me souris, tout ça disparaît.

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: mietticuleuse

Mietticuleuse

5 février 2019. J’adore te regarder ramper partout en poussant des petits cris de sauvageonne. Soudain, tu arrêtes ta course folle. Un élément suspect a retenu ton attention. Bébé fait l’enquête. Rien ne t’échappe. Tu ramasses précautionneusement l’objet-trainant-non-identifié en le serrant entre ton pouce et ton index. Tu l’inspectes longuement, circonspecte. Tu rends ton rapport: branchette de brocoli séchée ayant échappé à l’aspirateur. Tu le portes à ta bouche et… Je l’intercepte, juste à temps. J’adore suivre tes enquêtes, je n’en perds pas une miette!

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: bodygeonner

Bodygeonner

3 mars 2019. Soyez les bienvenus dans l’exposition Rorschach’s Babies. Intéressons-nous à ce premier tableau. Sur une toile en fibre textile biologique tendue sur cadre en pommes de terre cuite, l’artiste a utilisé des matériaux insolites pour symboliser l’universalité de l’amour inconditionnel: sur un lavis de betterave rouge, des traînées de volaille mixée apportent une dynamique surprenante dans la composition du tableau. Au centre, le regard est absorbé par la magnétique de cette nébuleuse organique formée d’orange coulante et de semoule filante. Au pied de l’œuvre, dans une démarche ouverte de Food for Thought, l’artiste propose au spectateur quelques miettes et autres morceaux à l’emporter. Il s’agit très probablement d’une allusion subtile au démantèlement du Mur de Berlin. Après l’application des pigments, la toile a été pliée par l’artiste, formant un clone du motif, qui n’est pas sans rappeler, dans la démarche introspective propre au spectateur, la profondeur des sentiments dans la relation miroir parent-enfant. Les enchères débutent à CHF 60’000.-

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: grattitude

Grattitude

30 avril 2019. On a eu chaud. Toi aussi, en passant à plusieurs reprises le cap des 40 degrés Celcius. La fièvre est un élément non maîtrisable que l’on apprend à dompter. Tes montées spectaculaires en température créent chez nous des sueurs froides. Je maudis virus et vaccins qui s’abattent sur ton petit corps. À ton palmarès, les rhumes, la roséole et surtout le pied-main-bouche, ce redoutable virus qui t’as asséné des éruptions cutanées sur les mains, les pieds et dans la bouche. Je regarde mon front en cratère de lune et me dis: ne pas gratter pour ne pas regretter.

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: bobocop

Bobocop

18 mai 2019. Boïïïng! Les premiers rampings coïncident avec les premières bosses. Quelques bleus, deux ou trois griffes et ce petit bout de dent emporté avec l’eau de la baignoire: rien n’entame ton envie irrépressible d’explorer le monde. Il paraît qu’il faut chuter 300 fois avant de pouvoir marcher. D’après mes calculs, on s’approche gentiment de tes premiers pas!

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: cacaphonique

Cacaphonique

21 juin 2019. C’est la fête! La Fête de la musique, juste en bas de l’immeuble. Boum. Boum. Boum. L’ingénieur du son fait les balances à la batterie. Boum. Boum. Boum. Je te tiens dans mes bras, bébé, on regarde la scène par la fenêtre, envoutés par la clameur sourde de la grosse caisse. Boum. Boum. Prout! Le dernier son venait d’un autre instrument, à vent, qui glousse entre ses quatre dents! Je te serre encore plus fort. Tu emmènes mon cœur par monts et par vents. Boum. Boum. Boum. L’odeur s’estompe. nos regards se tournent à nouveau vers la scène. En tête d’affiche, un chanteur d’un autre temps. Michael Jones en berceuse ce soir, on a vu pire! Je me demande quelle type de musique tu écouteras plus tard. Boum. Boum. Boum.

De la naissance d'un papa à ses premiers mots en dix bébélogismes: fille

Fille

4 juillet 2019. Aujourd’hui ça fait douze ans que ton papa et ta maman s’aiment par tous les temps. Et mon amour pour toi culmine à un point que je n’aurais pas pu m’imaginer avant ta venue. Chacun de tes regards complices et de tes rires francs font tressaillir mon cœur de bonheur. Tu auras bientôt un an. Tout comme moi: ça fera bientôt un an que j’ai intégré la grande famille des papas. Jusqu’à toi, j’étais plutôt un taiseux, qui refoule ses sentiments. Aujourd’hui, j’apprends à te parler. Ouvertement, sincèrement, spontanément. J’aimerai être ton pilier, ton copain, ton confident. Je veux être pour toi le plus authentique des papas. Je t’aime, Maxine.