Une nouvelle sur le thème de la rencontre tant attendue d’un écrivain en herbe avec l’inspiration.

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Chaque mardi est un éternel recommencement. Sur le coup des dix heures, dans un tintement de cloche syncopé, la porte du Café de la Poste s’ouvre sur Ignace. Le quinquagénaire salue Ariane d’un clin d’œil et se dirige d’un pas machinal vers le fond du bistrot. Il se rassure alors, sa table est libre. Pas étonnant, c’est toujours lui le premier client du mardi. Soulagé, Ignace s’assied lentement, en appuyant ses mains tremblantes sur la table. Neuf longues secondes plus tard, sa maigre croupe enfin posée sur la chaise, Ignace scanne la salle d’un regard nerveux.

Côté rue, les silhouettes des passants sont brouillées par la buée d’une large baie vitrée. Deux rideaux au velours bouloché encadrent la scène. Sur le carrelage en damier s’alignent de petites tables bancales aux pieds en acier vérolé. Des tableaux en enfilade masquent les craquelures dans le crépi des murs blancs. Derniers vestiges de la grandeur passée du quartier, des clichés délavés y figent le flot d’ouvriers et de cheminots qui polissait les pavés de la Grand’Rue matin et soir. Sur la droite, un grand comptoir en acajou structure la pièce.

Et derrière ce comptoir est plantée la plantureuse Ariane. La septantaine, aussi large que haute, sertie d’une tignasse rase assortie à la laine revêche de son gilet taupe. La vieille tient son verre incliné sous le jet doré de la tireuse, s’appliquant à obtenir les trente-et-un millimètres de mousse coiffant le bol de bière fraîche. C’est la règle, et on n’y déroge pas. C’est une Ariane satisfaite qui se dirige vers la table d’Ignace et pose la Grimbergen sur un sous-bock assorti, avant de regagner le comptoir, sans un mot. Le rituel tacite du mardi-dix-heures-et-quatre-minutes.

La tenancière du bar le sait, inutile de causer avec Ignace. Mais ce mardi, elle note chez son habitué un visage un peu plus émacié qu’à l’accoutumée, et des bras un peu plus ballants contrastant avec une bedaine gonflée à bloc. Elle se rassure en observant sa mine réjouie et se remet à astiquer le comptoir en aggloméré – imitation marbre – histoire de tuer le temps.

Il est dix heures et quart. Ignace est heureux. Le mardi c’est son day off. Le reste de la semaine, il est bibliothécaire dans la ville voisine. Ignace a deux bonnes raisons de sourire. D’abord, son grand projet. Depuis le temps qu’il en rêve, c’est l’heure du grand saut. Ensuite, il en est convaincu, elle va enfin venir. Depuis le temps qu’il l’attend. c’est l’heure de vérité. Ignace contemple un instant les gouttelettes perler sur le verre épais du calice. La sainte-bière. Il avale une gorgée goulue du nectar… qui lui reste sur le ventre. Le stress. Il repousse le verre et chasse son anxiété d’un revers de la main, agacé. Ouvre son Moleskine sur la première page, immaculée. Sort un taille-crayon en inox. Et son crayon fétiche. Pas de gomme, jamais. Affute la mine du crayon. Encore. Affilée. Encore. Précise. Encore. Tranchante. Parfait. Ignace est prêt.

Ignace attend. Il observe, absent, le pendule de l’horloge murale osciller de gauche à droite depuis un bon moment. Auto-hypnose. Son estomac gronde pour le sortir de sa torpeur. Rien à faire, il n’a pas envie de manger. Il est déjà midi. Elle n’est toujours pas là. Ça peut arriver. Il est patient. Par contre, il doit pisser. À cause de la bière. Il a bien essayé de se retenir, de peur qu’elle n’arrive pendant sa courte expédition. Mais sa vessie brûle et le force à aller se soulager. Il tend l’oreille pour filtrer le bruit de son jet d’un éventuel tintement de la cloche à l’entrée. Pour ne pas la louper. Elle. Rien. Fébrile, il regagne sa place sans se laver les mains. Pas le temps. Il scrute la salle. Elle n’y est pas.

Quatorze heures. Ignace n’a toujours pas mangé. Et elle n’est toujours pas arrivée. A-t-elle eu un souci? A-t-elle changé d’avis? Ne veut-elle plus venir? Est-elle… Ah, une silhouette s’imprime sur la porte. Enfin. Fausse alerte, c’est la fleuriste qui vient donner des prospectus à Ariane.

Quinze heures. Lui a-t-elle posé un lapin? Ignace transpire. Ses mains sont moites. Ses tempes hurlent au rythme de son cœur. Sa nuque est douleur. Il pensait l’avoir apprivoisée, depuis le temps. Depuis ce mardi de juillet. Le seul mardi où Ariane ne l’a pas vu entrer au Café de la Poste. Depuis le diagnostic. Putain de tumeur.

L’horloge assène froidement les quatre coups de seize heures, droit dans le lobe occipital d’Ignace. Il s’en rappelle maintenant, elle n’est pas venue mardi passé. Pas plus que le mardi d’avant. Ni le mardi précédent… La bière a cessé de pétiller. La condensation a coulé le long du verre. Au centre du calice, le phénix a triste mine.

Dix-sept heures. Ignace ne fixe plus l’horloge. Les pulsations de son crâne ont la précision d’une horloge atomique. La première page du Moleskine est presque intacte. Un point imperceptible à l’œil nu sème le chaos dans l’immensité de la feuille. Il est là. Même si on ne le voit pas. L’œuvre du HB n°2, en équilibre précaire sur le coin de la table. La douleur est à la limite du supportable. Elle ne viendra pas. Mais son projet ne peut pas attendre. Il n’a pas le temps. Il n’a plus le temps. Ignace doit laisser une trace de son passage sur terre avant qu’il ne soit trop tard. Ignace doit écrire.

Le pendule s’apprête à sonner les dix-neuf heures. Ariane s’affaire: le bistrot ferme ses portes dans cinq minutes, comme tous les mardis. Ignace a le regard éteint: il est le dernier client, comme tous les mardis. Seul à sa table, il fixe son crayon. Bois élancé. Mine chirurgicale.

Dix-neuf heures. La porte s’ouvre: c’est elle. Elle est en retard. Ça peut arriver. Elle aperçoit son rendez-vous au fond de la salle. Affalé sur la table. Ses bras oscillent au rythme du pendule. Le bois du crayon planté dans la carotide s’imbibe des dernières gouttes de son sang. Elle passe devant une Ariane absorbée par le calcule de sa recette journalière, qui n’a pas quitté sa caisse enregistreuse des yeux depuis dix bonnes minutes. Elle s’arrête pile devant la table d’Ignace. L’homme lève les yeux vers elle et lui sourit en rendant son dernier souffle. Il l’a reconnue. L’inspiration. Elle est venue.