Peau en fusion, cloques et chaleur métabolique… des termes inhabituels dans le roman à 110 degrés Celcius du romancier romand Joseph Incardona.

À Heinola, Finlande, dans une ville reculée où la crise économique de 2008 a vu les portes de la scierie et de la fabrique de contreplaqué se fermer, les habitants aiment faire la fête en groupe pour oublier l’isolement de l’hiver et fêter l’arrivée des beaux jours. Autrement dit, ils s’emmerdent grave. Alors, pour tuer le temps, ils organisent des activités sordides:

– le championnat du monde de porter d’épouse
– le championnat du monde de marche avec une barre à mine
– le championnat du monde de football en marécage
– le championnat du monde d’écraser de moustique…
– et le championnat du monde de sauna.

Dans un brouhaha aux relents de saucisse et de bière, foudroyée par les riffs de Thunderstruck, la foule se presse pour voir l’éternel challenger Igor Azarov – 1 mètre 59 et 58 kilos, ancien militaire russe – en découdre pour la troisième fois consécutive avec le triple vainqueur Niko Tanner – 1 mètre 89 et 110 kilos, star du X finlandais.

Les personnages

L’histoire, très librement inspirée d’un fait divers #WTF datant de 2010, est portée tour à tour par des protagonistes écorchés et à cran, qui trahissent au fil des pages leurs préoccupations profondes:

Niko Tanner: le Thor du pieu est obsédé par le temps qui passe, la vieillesse qui finira par rompre le précieux outil de travail qu’est son corps. Comment durer dans un métier dont l’évolution exponentielle le dépasse, envahi par un flot d’acteurs toujours plus frais, plus jeunes. Les « amateurs » réinventent l’industrie, il est loin le temps des sponsors et des DVD à dédicacer. Ce turnover lui donne le tournis. Et il noie sa peur d’être aimé dans la vodka, la cigarette et le crac.

Loviisa: l’étoile montante du porno veut tout simplement être aimée de son mentor, Niko. Pas pour son corps. Pas pour percer dans l’industrie. Elle rêve de décrocher du métier et partir loin avec lui…

Igor: pour cet ancien militaire russe, médaille du courage, ce rendez-vous annuel c’est l’accomplissement ultime avant de mourir. L’apogée d’une vie d’ascète, de privations, d’années de service la peur au ventre dans les sous-marins nucléaires, d’implosion familiale. Sa dernière chance. Perdre avant la finale, c’est mourir.

Alexandra: cette juriste au Berlaymont s’est lancée malgré elle dans une quête compliquée, pour retrouver son père après 15 ans d’absence. Se brûlera-t-elle les ailes? 

Restent les concurrents: le turc au gros ventre poilu, le révérend aux pratiques suspectes, et l’outsider. Et une journaliste rousse que rien n’intéresse sinon elle.

Le style

À Heinola, tout s’oppose:

– la sécheresse des cœurs et les terres gorgées d’eau,
– les regards désespérément froids et la chaleur infernale du sauna,
– la foule bigarrée et l’isolement bizarre des champions,
– les excès mortels de Niko et la morbide retenue d’Igor,
– l’abandon de soi de l’ingénue et candide Loviisa et l’hypercontrôle de l’austère Alexandra,
– Lénine et Thor,
– le mentor et sa protégée,
– le père et sa fille,
– la testostérone et les œstrogènes,
– la vodka locale et l’eau délocalisée,
– le feu et l’eau,
– la vie et la mort.

C’est sur ce fil très tendu que l’auteur nous promène, de dualité en dualité. Sur le fil du rasoir, chaque ligne parvient à trouver son équilibre. Comme dans une finale de championnat du monde de sauna, aucun mot n’est gratuit, chacun mérite sa place. Incardona flirte avec les extrêmes et se retire juste avant que les mots deviennent trop vulgaires, hots, crus ou violents. « La chaleur fait fondre les corps et assèche l’écriture« , comme l’expliquait l’auteur au Livre sur les quais à Morges.

Le récit est d’abord aride et viril, masculin, à travers les yeux de Niko et Igor. Puis interviennent Loviisa et Alexandra. Les deux femmes amènent un éclairage (un poil plus) féminin au roman, contrastant avec le regard mâle d’Igor et Niko.

Peau en fusion, cloques et chaleur métabolique… des termes inhabituels dans un roman brûlant à 110 degrés Celcius. Un style direct en uppercut parfois empreint de poésie. Loin d’être miévreuse et doucereuse, cette poésie est aussi dure et froide qu’un glaçon dans un verre de vodka finlandaise. La dernière page se tourne laissant le lecteur abasourdi, percuté par un dernier coup de poing inattendu.

En définitive, ce roman nous questionne sur la vanité et l’orgueil: pourquoi se faire tant de mal pour si peu de gloire? La finale, c’est la dernière chance d’un monde qui s’écroule. Perdre n’est pas une défaite, c’est un échec.