Vous aimez lire les classiques de la littérature française? Moi non plus! Alors en parcourant les ouvrages gratuits de l’application « Livres » de mon smartphone, j’ai ouvert la première œuvre dont le titre m’a fait sourire. « Les tribulations d’un chinois en Chine », de Jules Verne. Comme la plupart des romans de l’époque, les pages sont truffées d’interminables descriptions. Et si je les transformais en dialogue, pour le plaisir de l’exercice? Le contexte d’un chinois en Chine me donne une autoroute aux dialogues exotiques, incongrus, surprenants et je l’espère truculents.

Le chinois à ma sauce

— Lao Tseu l’a dit, mes amis, les adieux ne sont que des bonjours échoués sur les rives de l’auguste fleuve de la vie, improvisait le philosophe Wang entre deux clapotis du lac Dekhat-Canton.

— Silence, j’aimerai me reposer, rouspéta l’onde dudit lac – mauvaise, mettant fin à la candide songerie initiée par Wang.

Ces temps, le maître était quelque peu dépassé par les oreilles de son élève Kin-Fo, qui ne prêtaient aucune attention à ses théories vaseuses. Pour l’heure, les pavillons du jeune homme étaient mollement tournés vers les flatteries de ses trois camarades, plus intéressés par sa fortune que par son destin :

— Ainsi vous quittez Canton, mon bon Kin-Fo, dit un premier camarade, faussement chagriné ?

— Il le faut, soupira le principal intéressé : ce soir le steamer me ramène à mon yamen de Shang-Haï.

— Je doute que Shang-Haï soit la meilleure ville pour changer d’air, ironisa un deuxième convive. Son trait d’esprit tomba à l’eau : il aurait pu faire mouche cent-quarante ans plus tard.

— Je suis las de Canton. Je suis las de Shang-Haï. Je suis las d’ici, poursuivit Kin-Fo. En vérité, je suis las de vivre. Et je vous dis ceci sans la moinde émotion. Je chevauche ma vie sans sel…

— La vie sans l’envie, s’enquit Wang, c’est comme un canard laqué sans épic…

— Comment peut-on dire pareille sottise ?! s’insurgea le troisième et dernier convive de cette fête d’adieux.

— Toi qui est si beau ! renchérit un autre invité.

— Et si grand ! ajouta son comparse.

— Et plutôt blanc que jaune ! dépeignît le troisième convive.

— Pfff, n’importe quoi ! maugréa Kin-Fo juste avant que les trois invités ne s’en donnent à cœur joie :

— Ces sourcils tracés telle une ligne plus droite que celle de l’horizon !

— Et ces yeux disposés à l’horizontale et se relevant à peine vers les tempes !

— Ce nez droit comme comme un juge !

— Cette face bien rebondie !

— Rien à dire, nous avons ici affaire à l’un des plus beaux spécimens de l’Occident !

— Vous me fatiguez, repris Kin-Fo…

— Et cette queue !!!

— Mais oui, cette queue ! C’est une quenelle !

— Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…

— Moi, monsieur, si j’avais une telle queue, il faudrait sur-le-champ que je me l’ondulasse !

— Mais elle doit tremper dans votre tasse !

— Cette queue est un jet ! Une fontaine ! Une cascade ! Une rizière ! Euh, une rivière ! Un Canadair ! Que dis-je, c’est un Canadair ? … Non, en fait c’est plutôt une quenelle !

— Foutaises ! C’est un serpent de jais qui se déroule sur votre dos tel le fil d’Ariane nous guidant dans l’obscurité de nos existences…

— Cette fine moustache, relevée par cette mouche qui contribue si radieusement à votre superbe !

— Et vos ongles, aussi longs que vos temps d’oisiveté !

— C’est que je m’ennuie, soupira Kin-Fo en contemplant ses ongles dignes d’une esthéticienne zélée, le temps me semble si long…

— Quentin Elias disait, s’enthousiasmait Wang, que le temps qui court change les plaisirs et que le manque d’amour nous fait vieillir.

— Il devait en avoir gros sur le cœur, pensa Kin-Fo, tandis que ses courtisans poursuivaient :

— Une personne si bien née ne saurait dégager ce « comme il faut » qui vous sied à outrance !

— Ce sang si bleu mais infiniment plus frais qu’un tartare !

— Ah ça non ! Jamais vos gènes n’ont croisé une goutte de sang tartare ! Et encore moins la race mantchoue !

— Il est vrai que je suis d’En Haut, se plut à penser Kin-Fo. Mais j’ignore si Péking me manque vraiment. Je n’ai nul lieu où me sentir heureux, partout mon cœur se morfond, imperméable à toute émotion. À quoi bon vivr…

Et la triade chinoise de reprendre :

— C’est que votre bon père Tchoung-Héou a si bien manœuvré : c’est un véritable empire qu’il a façonné de ses mains habiles !

— Pour sûr ! Et son génie visionnaire a été généreusement récompensé par la bonne fortune.

— Et quelle fortune ! On dit qu’elle s’élevait déjà à quatre-cent-mille dollars quand vous vînmes au monde !

— Un chiffre qui a dû au moins tripler depuis, rêvait un convive. Imaginez-vous cette fortune !

— Cessez ! Vouloir décrire une telle fortune équivaudrait à affronter le gâchis du langage…

— Le vrai gâchis se trouve devant nos yeux médusés. Comment peut-on prétendre à une telle richesse et avoir un goût si pauvre de la vie ?

— Mais oui, comment ?

— Pourquoi ?

— Vous jouez-vous de nous ? Est-ce une grande blague ?

— Sachez, petit ingrat, que nous saurions quoi en faire, d’une pareille fortune !

— Quelle fortune ? Je suis ruiné, souffla Kin-Fo, jetant un froid sur la petite assemblée, tandis que le steamer apparaissait à l’horizon.

L’original

Si vous ne connaissez pas le livre, je vous en livre un chiche résumé extrait de Wikipedia:

Kin-Fo est un jeune chinois riche, qui est indifférent à tout et ne connaît pas le bonheur. Un jour, il se retrouve ruiné. Ne voulant pas imposer à sa future épouse une vie misérable, il préfère mourir. Au moment de se donner la mort, il se rend compte qu’il ne ressent rien, et décide qu’il ne peut mourir sans connaître d’émotions au moins une fois dans sa vie. Il demande donc à son maître et ami, le philosophe Wang, de le tuer dans un délai imparti, ce qui, il l’espère, lui fera redouter la mort et éprouver quelques émotions. Wang accepte, puis disparaît. Plus tard, Kin-Fo apprend qu’il n’est pas ruiné. Il veut alors vivre et épouser Lé-Ou. Cependant, Wang reste introuvable et Kin-Fo le pourchassera dans toute la Chine pour lui dire qu’il ne veut plus mourir. Kin-Fo comprend la valeur de la vie en étant sous la menace constante d’être assassiné par Wang.

Tout comme la plupart des livres d’époque (il me semble), Les tribulations d’un chinois en Chine est un roman tapissé de descriptions. Pour me donner un challenge, j’ai choisi un extrait présentant le personnage principal, particulièrement exsangue d’actions !

L’action du chapitre sélectionné étant très réduite, j’y intègre la trame présente au début du roman: las de la vie, le richissime Kin-Fo veut mourir. Les dialogues se resserreront donc davantage sur la psychologie des personnages, dont j’ai pu relever quelques traits.

Dans lequel Kin-Fo et le Philosophe Wang sont posés d’une façon plus nette.

Si Kin-Fo avait donné ce dîner d’adieu à des amis de Canton, c’est que c’était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu’il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit compter un jeune homme riche et généreux, les quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui lui restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards de la vie, il eût vainement cherché à les réunir.

Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d’air à son ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points principaux de la côte et revenir tranquillement à son yamen.
Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c’est que le philosophe ne quittait jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. À vrai dire, celui-ci n’en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences perdues ; mais la « machine à théories » – ainsi que l’avait dit ce viveur de Tim – ne se fatiguait pas d’en produire.
Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend à se transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux Tartares. On n’eût pas rencontré son pareil dans les provinces du Sud, où les hautes et basses classes se sont plus intimement mélangées avec la race mantchoue.
Kin-Fo, ni par son père ni par sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à l’écart, n’avait une goutte de sang tartare dans les veines. Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils tracés en droite ligne, les yeux disposés suivant l’horizontale et se relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens des populations de l’Occident.

En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n’était que par son crâne soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa magnifique queue, qui, prenant naissance à l’occiput, se déroulait sur son dos comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne, il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa lèvre supérieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-dessous le point d’orgue de l’écriture musicale. Ses ongles s’allongeaient de plus d’un centimètre, preuve qu’il appartenait bien à cette catégorie de gens fortunés qui peuvent vivre sans rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa démarche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce « comme il faut » qui se dégageait de toute sa personne.

D’ailleurs, Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les chinois se montrent très fiers. À qui l’interrogeait, il pouvait superbement répondre : « Je suis d’En-Haut ! ». C’était à Péking, en effet, que son père Tchoung-Héou demeurait au moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint s’installer définitivement à Shang-Haï.

Ce digne Chinois, d’une excellente famille du nord de l’Empire, possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce que produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow, soieries de Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow et de Foochow, fera du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fût pur lui élément de négoce et matière à trafic. Sa principale maison de commerce, son « hong » était à Shang-Haï mais il possédait des comptoirs à Nan-King, à Tien-Tsin, à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement européen, c’étaient les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c’était le câble électrique qui lui donnait le cours des soieries à Lyon et de l’opium à Calcutta. Aucun de ces agents du progrès, vapeur ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le sont la plupart des Chinois, sous l’influence des mandarins et du gouvernement, dont le progrès diminue peu à peu le prestige.

Bref, Tchoung-Héou manœuvra si habilement, aussi bien dans son commerce avec l’intérieur de l’Empire que dans ses transactions avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines de Shang-Haï, de Macao et de Hong-Kong, qu’au moment où Kin-Fo venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille dollars.